Le travail photographié : quatre images de Valérie Couteron lues par le droit du travail
Que dit une photographie des conditions de travail, et que dit-elle du droit du travail ? Pour ce numéro de la collection Grands Témoins, l’AFDT a reçu la photographe Valérie Couteron, qui documente le monde du travail depuis 1998. Quatre de ses photographies sont regardées de près, puis lues sous l’angle du droit par Hervé Lanouzière.
- Photographies
- Valérie Couteron, photographe
- Lecture juridique
- Hervé Lanouzière, membre du bureau de l’AFDT, membre de l’Inspection générale des affaires sociales, ancien directeur de l’INTEFP et de l’ANACT
- Entretien
- Françoise Champeaux, membre du bureau de l’AFDT, ancienne journaliste et rédactrice en chef de la Semaine sociale Lamy, coautrice de Dernier recours. Le monde du travail devant les tribunaux (Seuil)
Photographies : Valérie Couteron. Entretien de 54 minutes, à voir en quatre séquences.
Quatre regards possibles sur une photographie du travail
« Pour chacune des photos de l’exposition, il est possible de poser plusieurs regards et tous seraient acceptables et légitimes, ce qui en dit long sur l’ambivalence du travail et la véritable énigme qu’il constitue. »
Une vision magnifiée
Le premier regard consisterait en une vision magnifiée du travail : le travailleur, la travailleuse fait figure de héros et le travail est glorifié.
Une vision « pénibiliste »
Le deuxième regard serait au contraire une vision sinon misérabiliste disons « pénibiliste » du travail : dur, éprouvant, fatigant, ennuyeux, usant, avilissant… Le travail y est dénoncé à travers ce qu’il fait au corps et à l’esprit.
Le geste professionnel
Une troisième approche est celle qui se concentre sur le geste professionnel qui se laisse voir, capté, capturé par le cliché ainsi que l’indicible et la subjectivité de l’engagement dans le travail. On peut imaginer et faire dire bien des choses à ces photos, aux personnages et aux vies qu’ils dépeignent. Ce n’est pas pour autant une approche compassionnelle ou romantique du travail. On approche de l’analyse clinique de l’activité de travail : le travail réel.
La description froide
La quatrième approche, peut-être la plus distanciée mais tout aussi intéressante, surtout du point de vue du droit, qui est l’objet de tous les travaux de l’AFDT, est celle de la description froide de tout ce qu’on peut tirer de ces photos sous l’angle de la santé au travail et de l’obligation de sécurité de l’employeur.
Hervé Lanouzière, commentaire général sur l’exposition.
Photographie 1 sur 4
Vanessa, ouvrière au poste moelle épinière
Abattoir de porcs, 2002
Le regard de la photographe
Valérie Couteron s’intéresse au monde du travail depuis 1998. Elle commence par une série documentaire en noir et blanc dans une verrerie de Chalon-sur-Saône, où avait travaillé son grand-père, puis photographie une dizaine d’autres sites industriels en France. Elle passe ensuite à la couleur et au portrait, dans la lignée d’August Sander : elle demande aux personnes de quitter leur poste pour un face-à-face.
En 2002, elle passe plusieurs jours dans un abattoir de porcs en Bretagne. Vanessa y retire toute la journée la moelle épinière des bêtes qui viennent d’être coupées en deux. Le froid, l’odeur, le bruit : la photographe parle de l’une des expériences les plus intenses qu’elle ait vécues. Chaque portrait se fait en une vingtaine de minutes, dans une petite salle à l’écart de la chaîne, pendant qu’un collègue tient le poste.
La lecture du juriste
Ce qui retient Hervé Lanouzière, c’est le contraste : un tablier maculé de sang et un maquillage très soigné. Il rapporte l’observation d’un ami ergonome, intervenu dans un autre abattoir. Une ouvrière y quittait son poste pendant la pause et revenait maquillée. Interrogée en fin de journée, elle avait répondu qu’elle le faisait pour rester digne, pour rester une personne.
Pour lui, la photographie donne accès à la subjectivité du travail, à ce qu’il fait à celles et ceux qui l’exercent, et qu’aucun texte ne vient qualifier juridiquement. Il y voit l’un des plus beaux accès aux risques psychosociaux qu’on puisse avoir. Il rappelle qu’au moment où la photographie est prise, la loi commence à peine à parler de santé physique et mentale : dans les abattoirs, on ne regardait alors que le corps.
Le secteur reste très exposé : gestes répétitifs, températures extrêmes, accidents, troubles musculo-squelettiques. Hervé Lanouzière cite pourtant un abattoir où les accidents étaient peu nombreux. Faute de main-d’œuvre, l’employeur y avait travaillé sur le collectif, l’entraide et les conditions de travail. Il n’y a pas de fatalité.
Photographie 2 sur 4
Marine, ouvrière spécialisée en rectification de plâtre
Seurre, 2019
Le regard de la photographe
En 2019, Valérie Couteron passe trois semaines en résidence dans une usine de prothèses et d’orthèses fondée en 1913. Elle y photographie 65 des 165 salariés. Marine travaille à l’atelier plâtre, consacré au moulage sur mesure, un lieu qui ressemble à un atelier des beaux-arts.
La photographe y rencontre des personnes passionnées, qui se sentent utiles : leur travail aide d’autres à marcher après un accident ou une maladie. Elle rapporte les mots de Stella, une collègue de Marine : « Quand je travaille sur un plâtre d’enfant, je lui parle. » L’homme à l’arrière-plan n’appartient pas à l’atelier. Ingénieur au bureau d’études, il était de passage pour un essai.
La lecture du juriste
Hervé Lanouzière reprend ici sa casquette d’ancien inspecteur du travail et propose un regard « beaucoup plus clinique », centré sur la quatrième partie du Code du travail. Le premier constat est favorable : de la concentration, du calme, aucune cadence perceptible, une tenue commune qui dit l’identité de l’entreprise. Puis il regarde de plus près.
- Une posture moins aisée qu’il n’y paraît. Marine retient une pièce lourde de la main gauche, du coude et de la hanche. La position est statique, et le geste demande de la précision.
- Deux morphologies, un même établi. Plus grand, l’homme doit baisser la tête : ce sont les cervicales et les lombaires qui travaillent. D’où le principe d’adapter le travail à la personne, et l’évaluation des risques différenciée selon le sexe, prévue depuis 2014.
- Des mains couvertes de plâtre. Le matériau est pulvérulent : ponçage et brossage mettent des poussières en suspension, dont on ne connaît pas la composition.
- Des tasses et un pot de café sur le rebord de la fenêtre. Boire dans le local de travail, les mains souillées, expose aux produits par la voie digestive, et pas seulement par inhalation.
- Un ventilateur au fond de l’atelier. Bienvenu quand il fait chaud, il crée des courants d’air qui peuvent contrarier la ventilation et l’aspiration des poussières.
- Des lanières en plastique abîmées. Elles séparent deux espaces aux atmosphères différentes, qui ne devraient pas communiquer.
Les troubles musculo-squelettiques sont la première maladie professionnelle en France, et le Code du travail contient peu de dispositions précises à leur sujet. Hervé Lanouzière ne dit pas que les conditions de travail sont mauvaises dans cet atelier. Il dit que derrière des apparences satisfaisantes, des aménagements restent possibles pour rendre le travail plus soutenable sur la durée.
Photographie 3 sur 4
Jean-Michel, fondeur
Saint-Genis-Laval, 2022
Le regard de la photographe
En mai 2022, à l’invitation du musée d’histoire de Lyon, Valérie Couteron passe une semaine dans une petite fonderie d’aluminium : quatre fours, onze salariés à la production, 500 000 pièces par an. Jean-Michel a 57 ans, il est fondeur depuis plus de vingt ans.
Elle y retrouve la passion du métier et la fierté d’un savoir-faire : aucune pièce n’est coulée tout à fait comme la précédente. Elle se souvient surtout de la chaleur, une cinquantaine de degrés dans l’atelier, que tous citent comme ce qu’il y a de plus pénible. Les protections ont peu changé. Le chef d’atelier lui raconte que les gants étaient autrefois taillés dans des sacs de pommes de terre.
La lecture du juriste
La photographie peut se regarder pour sa beauté, qui magnifie le geste. Hervé Lanouzière propose de la lire autrement : pour lui, cette image « devrait être interdite ». Non par censure, mais parce qu’un opérateur ne devrait plus respirer de fumées à cette distance.
Le Code du travail demande de capter les émanations à la source, et les principes généraux de prévention font passer la protection collective avant la protection individuelle. La photographie montre pourquoi. Le masque en papier, dont on peut interroger l’efficacité, n’est pas porté. Hervé Lanouzière ne le reproche pas au salarié : à 50 degrés, avec un tablier, des gants et des protections auditives, il ne peut pas le garder. Une protection collective, elle, protège quoi que fasse la personne.
Ce risque est d’autant plus pernicieux qu’il ne se voit pas. Dans une fonderie, on combat d’abord ce que l’on sent, la chaleur et le bruit. Les pathologies liées aux fumées se déclarent dix, vingt ou trente ans plus tard. Et pour une structure de cette taille, repenser le poste de travail représente un investissement lourd.
- Le masque, relevé sur la casquette. Un équipement de protection individuelle ne protège que s’il est porté, et il ne peut pas toujours l’être.
- Les fumées, à hauteur des voies respiratoires. Elles devraient être captées à la source, avant d’atteindre l’opérateur.
Photographie 4 sur 4
Henriette et John, aide à domicile
Bonnat, 2022. Série « Prendre soin », Grande commande photographique pilotée par la BnF
Le regard de la photographe
Il est 7 h 30, dans la Creuse. Henriette a 94 ans. John, son aide à domicile, vient de lui faire sa toilette et l’habille. La photographie appartient à la série « Prendre soin », réalisée pour la Grande commande photographique lancée par le ministère de la Culture et pilotée par la Bibliothèque nationale de France, qui a retenu 200 photographes.
Pendant plusieurs mois, Valérie Couteron a suivi dix aides à domicile en milieu rural, neuf femmes et un homme, avec l’accord des personnes aidées et de leurs familles. Ici, rien n’est posé. Elle renoue avec le documentaire et se fait oublier. Pour des personnes isolées comme Henriette, ces passages du matin, du midi et du soir sont souvent les seules visites de la journée.
La lecture du juriste
Hervé Lanouzière rappelle que le travail est toujours situé dans le temps et dans l’espace, et que le Code du travail le saisit par ces deux prises : la durée du travail et les lieux de travail. Le domicile privé leur échappe. C’est un « impensé » du droit, alors qu’il concerne des centaines de milliers de salariés. L’inspecteur du travail ne peut pas y entrer.
Il ne cherche pas d’infraction dans cette image. Il y voit la haute professionnalité d’un geste : habiller une personne dans sa chambre, au bord de son lit, sans la moindre ambiguïté. Un métier que l’on tient pour peu qualifié, et qui ne laisse rien au hasard.
Reste la question du temps. John commence à 7 heures, d’autres personnes l’attendent, parfois à vingt kilomètres. Comment ces trajets, ces attentes devant une porte, ces vacations d’un quart d’heure sont-ils décomptés ? L’échange se termine sur les travailleurs dits essentiels, auxquels on a beaucoup pensé pendant la crise sanitaire, et moins depuis.
- Les bras tendus. John habille Henriette en gardant ses distances : le geste est précis, et sans ambiguïté.
- Le dos voûté, les jambes en retrait. Une posture contraignante, tenue plusieurs fois par jour, d’un domicile à l’autre.
- Une chambre, un lit. Le lieu de travail est un domicile privé, où aucun contrôle extérieur ne peut s’exercer.
Les travaux en cours de Valérie Couteron
La série « Prendre soin » a été présentée à la Bibliothèque nationale de France avec les travaux des autres photographes de la Grande commande, puis dans un village de l’Indre, devant les aides à domicile et les personnes photographiées.
Valérie Couteron poursuit son travail près de chez elle. Elle suit sur plusieurs mois des paysannes installées sur de petites structures en agriculture biologique : une maraîchère, une éleveuse de chèvres, une éleveuse de bovins. Elle photographie en format carré, au plus près des personnes. Le corps au travail est de plus en plus au centre de ce qu’elle fait, parce que c’est lui qui porte et qui raconte l’expérience. Ce travail bénéficie d’une aide à la création de la DRAC.
D’autres photographies de Valérie Couteron
Une sélection de 50 photographies que Valérie Couteron a confiées à l’AFDT, regroupées par série.
Série en noir et blanc
Forges
Verrerie
Conserverie
Abattoir
Hôtesses de caisse
Femme de chambre
Serveuse
Couturière
Prothèses et orthèses
Fonderie
Aide à domicile
Ouvrages cités
- Emmanuelle Wurtz et Hervé Lanouzière, La santé au travail. Droit et pratique, Economica, 2023
- Joseph Ponthus, À la ligne. Feuillets d’usine, La Table Ronde, 2019, rééd. Folio, 2020
- Karen Messing, Le deuxième corps. Femmes au travail, de la honte à la solidarité, Écosociété, 2021
Les liens mènent vers Place des Libraires, qui indique les librairies indépendantes où chaque ouvrage est disponible.
Crédits
- Photographies
- Valérie Couteron
- Lecture juridique
- Hervé Lanouzière
- Entretien
- Françoise Champeaux
- Réalisation
- Adrien Ka, Infographiks
- Tournage
- Paris, 5 octobre 2026
Les photographies sont la propriété de Valérie Couteron. Toute reproduction est soumise à son accord.



